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Sur la faille

L’immeuble réversible

“Je mets un tableau sur un mur. Ensuite j’oublie qu’il y a un mur. Je ne sais plus ce qu’il y a derrière ce mur, je ne sais plus qu’il y a un mur, je ne sais plus que ce mur est un mur, je ne sais plus ce qu’est un mur” – Georges Perec, Espèces d’espaces, 1973-1974.

  • “L’immeuble réversible”, Villa Morel, 31 décembre 2011. Photo : Studio Walter 2007.
  • Adolfo Bioy Casares, “Plan d’évasion”, Robert Laffont, 1972.

Paris-sur-Tendre

C’est une carte de métro de Paris que je ne retrouve pas. Je ne suis même plus sûre qu’elle existe. Ce n’est pas la carte de l’artiste Pierre Joseph, mais elle pourrait presque être de lui.

A la place des noms de stations, il y avait des prénoms : Nathalie, Sophie, Charlotte, Marie peut-être – les autres stations ont été effacées.

Le plan était simple, sur fond blanc, avec peut-être vingt ou trente stations seulement. Des lignes se réduisaient parfois à deux prénoms, d’autres relient tout Paris, en chapelet. Nous y voyions : les trottoirs, les cafés, les escaliers, les paliers, les chambres – des lits qui n’étaient pas les nôtres, où l’on ne dort pas.

C’était une carte subjective, comme de “femmes intérieures” (Peignot), ces créatures que l’on porte en soi et qui habitent nos circuits, les pierres précieuses de nos mines et de nos galeries.

Cette image n’existe peut-être pas. Ou je m’apercevrais un jour, qui sait, que c’est une oeuvre d’Edouard Levé. Ou un archétype d’oeuvre fantôme, comme le Nerverland de Michael Jackson que nous imaginons si facilement, sans en avoir vraiment vu les images.

Cette carte m’obsède. Ou se trouve-t-elle ?

Si je n’arrête pas sa recherche, je dois creuser une mine alernative. J’irai rejoindre celle de Gilbert Lascault, creusée aux Gobelins, qui m’avait jusqu’alors échappée.

“49, rue Gustave-Geffroy, un petit café est fréquenté par des habitués. Le patron a cinquante-quatre ans. Trois ou quatre fois par jour, il laisse la garde du café à son épouse, une robuste auvergnate. Il ouvre la trappe située derrière le comptoir, descend dans sa cave et y reste une vingtaine de minutes. Dans la cave, allongées sur des tapis de soie et des coussins brodés, quatre jeunes filles nues, les jambes écartées, l’attendent, autour d’un minuscule jet d’eau. Lorsqu’il est revenu dans son café, elles bavardent avec des fous rires, lisent des livres érotiques, regardent la télévision ou écoutent du Mozart. Parfois, l’une d’elles embrasse les seins ou le sexe d’une autre pendant que leurs compagnes les caressent avec des gestes tendres. Elles ont moins de dix-huit ans. Elles ne sortent jamais. Le patron les garde deux ans dans sa cave et les remplace par roulement. Elles partent ensuite se marier en Hollande où le patron a des actions dans une agence matrimoniale” (“Un monde miné”)

Gilbert Lascault :

  • Notice biographique de Gilbert Lascault par Evelyne Toussaint (Critique d’art n°23, 2004)
  • Entretien filmé avec Gilbert Lascault sur le visible, l’imaginaire et les objets (La Quinzaine Littéraire)
  • Gilbert Lascault, “Un monde miné” (Christian Bourgois)
  • Gilbert Lascault, “Figurées, défigurées – Petit vocabulaire de la féminité représentée” (10/18)

La carte et le Tendre :

Remerciement : Sébastien Morlighem

Nous construisons une nouvelle ville

Chandigarh, ville écart

On savait que Chandigarh, la ville nouvelle indienne réalisée par Le Corbusier (mais aussi Pierre Jeanneret, Matthew Nowicki et Albert Mayer) en 1961, dans la foulée de la déclaration d’indépendance de l’Inde en 1947 et le chaos de sa partition, avait des difficultés, depuis quelques temps, à se faire classer comme Patrimoine de l’Humanité par l’Unesco.

Régulièrement, la presse française s’en est fait écho : la faiblesse de son administration et les manques de moyens ouvrent le lieu à tous les pillages ; des mesures de conservation sont pauvres, faites à l’économie, et éloignent chaque jour – juge l’Unesco – l’endroit de son intention originale. Or, « les normes et règles de l’Unesco sont très stricts, les monuments ne doivent pas avoir été endommagés ou modifiés » (Rue89)

Régulièrement, le mobilier urbain (bouches d’égout, lampadaires) y serait arraché. Des containers entiers, venus d’Inde, arriveraient sur les marchés d’art internationaux, et dans les salles des ventes : Chandigarh, l’utopie indienne du Corbusier, se fait doucement démembrer, comme par une guérilla.

Sur un modèle proche de Brasilia, la capitale brésilienne, mais aussi de villes européennes à modèles administratifs différents comme Hambourg capitale Hanse et ville libre d’Empire, ou Bruxelles aujourd’hui, cet OVNI fédéral, Chandigarh est la capitale de deux états, le Penjab et l’Haryana, mais n’en fait partie d’aucun : Chandigarh est un territoire d’union administrée par le gouvernement fédéral, représenté localement par un administrateur.

Pour Chandigarh, l’intention du Corbusier était progressiste : cité de prestige, idéal symbolique et utopie sociale, la ville est divisée en plusieurs secteurs, des unités désignées par un numéro de 1 à 60. Chaque secteur est un rectangle de 800 x 1200 mètres de côté. Chaque secteur est composé de zones d’habitation, d’un centre commercial, de zones de travail, d’équipements sportifs, de lieux de culte et d’espaces verts, qui permettent de traverser Chandigarh du sud au nord en empruntant uniquement des jardins.

Le Corbusier a réalisé un édit, à la manière des bourgs libres, afin de prescrire un usage de la ville, et a assemblé les secteurs à la manière d’un corps, avec une tête bien définie (le secteur 1, celui du Capitole), un coeur (le secteur 17, celui du centre-ville), des poumons (une vallée), un intellect (les institutions culturelles et éducatives), un système de circulation et les viscères (le secteur industriel).

Il prescrit aussi qu’aucune statue personnelle ne soit érigée : « L’âge des statues personnelles est terminé. Aucune statue personnelle ne pourrait être érigée dans la ville ou les parcs de Chandigarh. La ville est prévue pour respirer le nouvel esprit sublimé de l’art. La commémoration des personnes doit être confinée à des plaques de bronze. »

Aujourd’hui, c’est la propre statue, la reconnaissance du Corbusier qui pose souci : le classement de ses œuvres au patrimoine mondial de l’Unesco est en mauvaise posture, nous rapporte Nathaniel Herzberg dans Le Monde aujourd’hui.

L’Icomos, le Conseil International des monuments et des sites, a effectivement déposé un avis très critique sur le dossier. La difficulté, selon l’Icomos, tient de l’inégalité de l’oeuvre du Corbusier : une douzaine de ses réalisations n’auraient « rien d’exceptionnel, servant simplement de jalons le long d’un voyage architectural ».

D’après Le Monde, c’est la notion de « série » qui dérange le comité : L’Icomos refuse aux œuvres du Corbusier la valeur d’œuvre et de patrimoine en tant qu’ensemble et « contribution unique aux valeurs du mouvement moderne. »

Quel est le statut des œuvres qui constituent une œuvre ? Une réalisation du Corbusier peut-elle être séparée, sur le plan conceptuel, de celles qui l’ont précédée et ce celles qui la suivront ?

Selon André Wogenscky, successivement élève, assistant, chef d’atelier et architecte adjoint de le Corbusier, « aucune réalisation, pas même Chandigarh, ne représente la somme de ses idées et des propositions » (« Les mains de Le Corbusier », 1989).

Les objets artistiques sont les crêtes, les parties immergées d’une œuvre, tandis l’expérimentation, la recherche, les différentes tentatives de mises en œuvre en forment le socle. Dès lors, l’apport patrimonial doit aussi pouvoir se mesurer à l’impact social et imaginaire des idées mises en œuvre, qu’il s’agisse d’objets singuliers ou des dynamiques créatives, métaphysiques, qui les sous-tendent.

En bâtissant Chandigarh en moins de 10 ans, Le Corbusier a effectué une expérimentation a très grande échelle. L’objet était très particulier : celui d’une ville, objet de pouvoir stratégique et politique, sur un continent qui n’était pas le sien.

Il a apporté à Chandigarh une vision personnelle mais aussi européenne ; un catalogue de références qui ne pouvait être qu’en décalage du territoire où il a été convié a ériger une cité, pouvant dès lors enrichir son corpus de mythes.

On dit des architectes qu’ils n’habitent pas les maisons qu’ils bâtissent, et la ville de Chandigarh – comme de nombreuses autres des réalisations de l’architecte – a été l’objet de toutes les questions et les passions : comment un projet architectural si ferme dans ses fondations et dans ses directions, peut-il non seulement être vécu, habité, mais également objet de conservation comme peut l’être un musée ?

La permanence de sa totalité, de l’ensemble de ses bâtiments, pourrait finalement importer peu, si ce n’était ses habitants : prévue pour loger 100 000 personnes, Chandigarh compte aujourd’hui 900 000 administrés. Objet vivant, la forme de Chandigarh ne saurait être celle d’un pavillon d’exposition universelle, dont la nature relève seulement du geste architectural éclatant.

Procéder à sa reconnaissance comme patrimoine de l’humanité, uniquement en temps que lieu de volonté, en réfuterait son devenir organique, son devenir-propre, au-delà du travail initial de conception.

Pourtant, Chandigarh est une cité unique, prototype, qui porte en elle tous les stades, les fragments du temps d’un lieu : initiative, conception, usage, abandon et mythe.

Vouloir considérer Chandigarh dans un seul de ces aspects et non son cycle d’existence en entier revient, inévitablement, a échouer : les lieux existent d’abord par leur impact, et celui de Chandigarh sur les imaginaires n’est plus à démontrer.

Les villas du Corbusier : en Suisse, les villas Le Lac, Fallet, Stolzer, Jacquemet, Favre-Jacot, Schwob – aussi appellée la Villa Turque ; en France, les villas Savoye, Besnus, La Roche-Jeanneret, Stein, les maisons Cook, Guiette, Planeix.