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Eloge de la cabane

“La joie, l’amusement, le travail, le bricolage” : Robin Hunzinger – Eloge de la cabane (extrait vidéo / VOD)

Le jardin de la spéculation cosmique

Ancien manoir du XVIIIème siècle flanqué de dépendances et d’une bibliothèque octogonale, The Garden of Cosmic Speculation est situé à Dumfries, Ecosse. Architecte : Charles Jencks – Galerie photo.

L’attaque de la tour carrée

Neukölln Körnerpark, Berlin

L’été des jardins – Körnerpark à Neukölln, Berlin.

Paysage, peinture et imaginiérie : le domaine d’Arnheim

PRIOR PARK LANDSCAPE GARDEN

“Créer un jardin, c’est peindre un paysage”  (Alexander Pope)

La nouvelle Le domaine d’Arnheim (1847, texte original / texte français) est un texte d’Edgar Allan Poe où l’auteur se révèle cadreur, peintre, compositeur et concepteur. La nouvelle est courte et fait partie du recueil Habitations imaginaires (Allia, 2008) traduit et assemblé par Baudelaire.

Le texte est articulé en deux parties : d’abord une réflexion sur les jardin-paysages, avec l’introduction des notions d’artificiel et naturel, puis une description de jardin idyllique, le domaine d’Arnheim.

La nouvelle existe dans d’autres recueils plus courants ; ici elle côtoie un traité d’ameublement et une description de résidence, Le cottage Landor, dont Poe dira qu’il fait une “peinture détaillée, telle qu’il l’a trouvée.”

Dans Le domaine d’Arnheim, Edgar Poe cadre et figure la nature.

A courte vue, le jardin-paysage artificiel, créateur de “miracles et de merveilles spéciales,” relève non seulement d’une forme de beauté morale, mais présente également une rémanence de l’intention où, dans le paysage, “le plus léger indice d’art est un témoignage de sollicitude et d’intérêt humain,” comme une vieille balustrade couverte de mousse évoque ses anciens passants.

Le paysage naturel ne recèle lui, considère Poe, d’aucune combinaison décorative, telle que le peintre de génie pourrait la produire.

La nature sera toujours susceptible de perfectionnement même si Poe reconnaît, dans la multiplicité des formes et des couleurs des fleurs et des arbres, les efforts les plus directs de la nature vers la beauté physique. Il lui attribue également une grande moralité, par son “absence de tout défaut et de toute incongruité dans la prédominance de l’ordre et d’une saine harmonie.”

Là où Poe surprend, c’est lorsqu’il sa vision prend de la hauteur, et suppose le déploiement d’immenses jardin-paysages depuis les hémisphères. “Toute altération du décor naturel, écrit-il, produirait peut-être un défaut dans le tableau, si nous supposons le tableau vu en grand, en masse, de quelque point éloigné de la surface de la terre, quoique non au-delà des limites de son atmosphère. On comprend aisément que le perfectionnement d’un détail, examiné de très près, pourrait en même temps gâter un effet général, un effet saisissable à une grande distance.”

René Magritte. The Domain of Arnheim 1938. Oil on canvas. 73 x 100 cm. Private collection.

(ce dont se joue Magritte dans sa toile du nom de la nouvelle de Poe)

Poe peintre, donc, cadreur et compositeur de belvédère : alors que la nature a perte de vue était, pour Le voyageur contemplant une mer de nuages (1818) de Caspar David Friedrich, une invitation a la méditation, à l’exaltation, au sublime et à l’éclat, Poe préfère le bon et le goût au vertige et ne dépassera pas, effectivement, les limites de l’atmosphère.

Espace de finitude, le jardin-paysage doit être, chez Poe, une représentation de l’ordre et de la raison. Il en connaît les déliaisons, en approche la cosmogonie, mais s’en protégera. Son narrateur se tiendra a distance de la grandeur des étendues qui, en point de vue constant, le font se sentir hors du monde, étranger au monde.

Caspar David Friedrich - Le voyageur contemplant une mer de nuages

“Dans le plus enchanteur des paysages naturels, on découvre toujours un défaut ou un excès, mille excès et mille défauts” :  les perspectives lointaines ont cette spécificité de nous confronter à l’espace et au temps, qui nous constituent et que nous ne comprenons pas.

A cela, Poe répond à la manière du Collège des Cartographes de Borges, ayant levé “une Carte de l’Empire, qui avait le Format de l’Empire et qui coïncidait avec lui, point par point“, et énonce le jardin-paysage comme objet utopique, artificiel et permanent.

Puis vient la deuxième partie de la nouvelle, et la description même du domaine d’Arnheim. Objet de quête du narrateur Ellison, ce lieu arcadien rappelle que “le paradis n’est nulle part car le temps n’y existe pas” (Patrick Dandrey).

Le paysage ne présente ni “branches mortes, ni feuilles desséchées,” mais une “miraculeuse extravagance de culture” consacrée à “l’expérience esthétique d’un témoin central” (Emilie Renard, Rosa B).

On n’accède à aucun passage dans le parcours au travers du domaine, inspiré à Poe par les peintures de Thomas Cole : effectué à bateau, il ne s’agit pas d’une exploration mais d’une visite au sein d’un tableau, à la manière des parcs à thèmes.

Arnheim, espace de préfiguration de l’imaginiérie ? L’artiste Pierre Huyghe le soutient : Edgar Poe aurait fortement inspiré Walt Disney, dans la conception de ses attractions.

“On filait à travers les méandres de ce canal, l’obscurité augmentant d’instant en instant, quand tout à coup la barque, subissant un brusque détour, se trouvait jetée, comme si elle tombait du ciel, dans un bassin circulaire d’une étendue considérable.”

Vidéo Splash Mountain

 

La broussaille, les fondations

Le jardin était en restanques, canevas d’espaces clairs et de zones d’ombres reliés par un jeu d’escaliers, de passages, de bosquets et de terre battue.

Deux grands platanes faisaient leur loi sur l’esplanade centrale ; plus à l’ombre, se trouvaient lavoirs condamnés entrouverts, des rampes, des théâtres de jour – alcôves de briques et de ciment – et des cathédrales de broussaille.

Mes parents avaient acheté la maison alors qu’ils étaient jeunes mariés, et que mon frère était en bas âge. Une dame s’était présentée à l’étude où travaillait mon père, elle souhaitait vendre cette ancienne bastide marseillaise, où quatre familles vivaient sans eau.

La maison se trouvait sur le domaine de ce que nous appelions Le château, une maison de maître dont, paraissait-il, un souterrain partant de nos caves pouvait accéder dans le secret.

L’espace était fermé au nord, où quelques rares fenestrons protégeaient du mistral, à l’ouest par un mur haut de plusieurs étages, et terriblement dangereux à l’est, ou une ligne de chemin de fer sans barrière avait place, et que nous nous empêchions de regarder.

Au sud, un chemin qui, depuis la route, n’appartenait qu’à la maison, tracé au couteau dans la nature archaïque et primitive qu’aucune lumière n’allumait la nuit.

Nous ne pouvions voir la mer au-delà des installations portuaires que depuis une terrasse en  triangle, sans repos et sans ombre.

Nous étions en ville, dans un espace inversé, entouré de murs invisibles, où rien n’était accessible et où tous les passages devaient se révéler.

Il m’a fallu du temps pour partir à la rencontre de cette topographie : j’ai grandi dans les fictions – mon terrain de jeu étaient les livres, la bibliothèque familiale, son tapis doux et épais, son Littré, le bras replié sous ma joue – lorsque je ne partais pas a l’exploration des caves où je tombais toujours sur une nouvelle curiosité : jambe de mannequin, boîtes de perles, anciens francs, outils inconnus.

J’étais jeune fille lorsque nous avons avons appris que ce lieu vécu que de nous, serait détruit avec son jardin quelques années après.

D’un jour à l’autre, je me suis retrouvée dehors, les bras nus au plus près des broussailles, a partir à la découverte ce qui allait devenir notre monde englouti, une parcelle de terrain où les rêves et le réel se confondent.

J’étais devenue la Faustine de ma propre invention de Morel, à la fois architecte de mes allées et de mes rues, et pleine passante d’un lieu qui ne le serait plus.

Ainsi a débuté ce qui allait devenir – je ne l’ai compris que bien plus tard – les fondations de cet atelier, et la constitution de ses collections.

L’élan sera constant, intrépide, m’emmenant dans bien plus d’aventures que je ne pouvais le prévoir. Aujourd’hui, je pousse le portail de la Villa Morel, inaugurant le lieu, la maison de mes écarts.

Aux jardins, aux passages, aux possibles ; aux aventures, aux tout proches, si précieux, mes inestimables compagnons.

Marseille / Berlin, mai 2011